Au Cambodge, le poivre de Kampot cultive la résilience

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Publié le 06 juin 2026

Laetitia Chalandon

poivre du kampot

La filière est portée par une diversité d’acteurs : des familles de producteurs, des entreprises locales et européennes, des synergies territoriales et des modèles d’essaimage qui participent au renforcement de la souveraineté alimentaire

Jean-Luc Chautagnat - Co-Responsable de la Chair ESS - Université Lyon II - accompagnateur des organisations de l’ESS, fondateur et associé de plusieurs SCIC engagées dans la transition écologique

Entre terroir, coopération et climat : les enseignements de la filière du poivre de Kampot

Une histoire traversée de domination

Le poivre de Kampot est une variété de terroir savoureuse, parfumée et fruitée. Réputé, il est connu de la restauration française. Cette variété tire son nom de la province où elle est cultivée, au sud du Cambodge. Sa culture séculaire s’est intensifiée avec l’arrivée des colons français au XIXe siècle, portant le nombre d’exploitations à près d’un million jusqu’aux années 1970.

La prise de pouvoir des Khmers rouges puis la guerre civile ont pourtant failli faire disparaître cette culture, progressivement remplacée par les céréales. Les producteurs d’aujourd’hui sont souvent issus des anciennes familles de planteurs, revenues cultiver leurs terres. Ils sont désormais quelques centaines à faire vivre cette filière.

Une filière qui tend vers la coopération pour se protéger

L’agriculture demeure une activité majoritaire au Cambodge. Selon le Recensement agricole 2023 du ministère de la Planification, 54,5 % des foyers vivent encore de l’agriculture, contre près de 82 % dix ans plus tôt. Cette baisse de 27,5 points traduit une transformation profonde de l’économie nationale.

Le pays produit du riz, du maïs, du tabac, du sucre, du café, des produits de la pêche et de l’élevage. Mais il reste dépendant des importations de pétrole et d’engrais de synthèse et demeure fortement exposé aux fluctuations des marchés mondiaux. La précarité est importante et nombreux sont ceux qui quittent les campagnes pour rejoindre les usines textiles. La culture du poivre de Kampot va à contre courant.

Protégée par une indication géographique protégée (IGP), elle a su structurer l’ensemble de sa chaîne de valeur et développer des collaborations favorisant une meilleure valorisation des productions. Au-delà de l’enjeu économique, elle contribue également à préserver un patrimoine culturel et agricole unique.

500 exploitations, essentiellement familiales se sont regroupées pour créer La Kampot Pepper Promotion Association (KPPA). Elle a pour mission de défendre, promouvoir et garantir le respect des savoir-faire associés à cette production. Elle joue un rôle majeur dans la structuration, l’accompagnement et le positionnement des fermes à défendre leurs droits.

La filière a été réimplantée progressivement avec le soutien de programmes internationaux associant entreprises privées, ONG et institutions publiques. Le ministère cambodgien du Commerce, l’AFD (Agence française de développement), le GRET (Groupe de recherche et d’échanges technologiques) et le CEDAC (Centre cambodgien d’étude et de développement en agriculture) ont notamment accompagné cette reconstruction.

Un voyage d’études appliquées pour découvrir et analyser la chaîne d’une filière résiliente et transversale

Du 24 au 26 avril 2026, les étudiants cambodgiens du cursus « Entrepreneurship and Project Management » de l’Université royale de droit et des sciences économiques (URDSE), à Phnom Penh, ont réalisé leur voyage d’études annuel sous la direction de Jean-Luc Chautagnat, maître de conférences associé, co-responsable du M2 ESS en alternance de l’Université Lumière Lyon 2, dans le cadre d’un partenariat entre les deux établissements.

visite culture

@programme d'étude

Cette formation accueille principalement de jeunes Cambodgiens déjà engagés dans la vie professionnelle et souhaitant faire évoluer leur carrière. L’étude des coopérations au sein de la filière du poivre de Kampot visait à ouvrir les représentations économiques et commerciales des étudiants.

« Il y a une vraie richesse d’étude et de nombreuses thématiques à explorer. La filière est portée par une diversité d’acteurs : des familles de producteurs, des entreprises locales et européennes, des synergies territoriales et des modèles d’essaimage qui participent au renforcement de la souveraineté alimentaire », explique Jean-Luc Chautagnat.

L'économie locale face aux marchés mondiaux

L’Occident occupe encore une place tenace dans les échanges commerciaux et continue de capter une part significative de la richesse produite localement. Si les prix planchers imposés par les producteurs constituent une forme de sécurité économique, les marges réalisées à l’export restent conséquentes.

« Le poivre de Kampot est acheté entre 20 et 25 euros le kilo aux producteurs et revendu entre 100 et 150 euros sur le marché européen. Bien sûr, il faut intégrer les coûts logistiques, les droits de douane et les frais de commercialisation, mais il existe sans doute une marge de progression », observe Jean-Luc Chautagnat. Une réalité qu’il invite toutefois à nuancer.

« Le marché est féroce. Les entreprises occidentales sont, pour le moment, les mieux armées pour y faire face. La filière doit également lutter contre la contrefaçon. Par ailleurs, certaines de ces entreprises dédient une partie de leurs bénéfices dans des projets de développement local. »

Transformer pour mieux valoriser les ressources du territoire

L’entreprise cambodgienne Confirel se positionne quant à elle au plus près des exploitations agricoles. Elle transforme le poivre mais valorise également d’autres ressources locales, parfois méconnues, comme la mangue ou le sucre de palme. Son laboratoire développe des produits transformés conciliant conservation, accessibilité et qualité gustative, tout en répondant à des enjeux de santé alimentaire.

dégustation

@programme d'étude

Son activité principale, fondée sur la fabrication de produits pharmaceutiques issus de plantes locales, lui permet de maintenir un modèle économique équilibré tout en soutenant une agriculture plus résiliente.

« Ce n’est pas parfait, mais c’est préférable à certains modèles où des groupes étrangers rachètent les terres pour les exploiter à leur seul profit. Ici, les synergies répondent davantage aux besoins locaux : diversification économique, tourisme apprenant et immersif, développement des transports, amélioration des infrastructures éducatives, réappropriation d’un patrimoine agricole et culturel. Cela génère beaucoup de fierté. L’Europe a besoin de ces produits. Elle porte aussi une responsabilité dans la manière dont ils sont cultivés et commercialisés. »

La forêt comme horizon

La ferme Sindora constitue l’une des expériences les plus singulières observées durant ce voyage d’étude. Pensée comme une ferme régénératrice, elle développe un modèle d’agroforesterie associé à la culture du poivre.

À l’origine du projet : la volonté de restaurer dix hectares de terres surexploitées en y recréant progressivement une forêt nourricière. Chaque année, une centaine d’arbres sont plantés. Peu à peu, un écosystème complexe se reconstitue : mares naturelles, rizières, arbres fruitiers, habitats pour la faune sauvage.

L'agroforesterie face aux défis de la labellisation

« Le projet est réussi, mais il peine encore à essaimer car il ne s’inscrit pas dans une logique immédiate de rentabilisation économique », explique Jean-Luc Chautagnat. Une rentabilité pensée sur le temps long. L’enjeu n’est pas seulement commercial : il s’agit aussi de restaurer ce qui s’érode progressivement sous l’effet des pressions environnementales — l’eau, la fertilité des sols, la biodiversité, la qualité alimentaire.

La ferme s’est néanmoins heurtée à un obstacle inattendu : la KPPA ne reconnaît pas l’agroforesterie dans son cahier des charges de labellisation. Pourtant, le poivrier de Kampot est une liane, proche de la vigne. À l’état sauvage, il pousse en forêt, à l’abri d’un ensoleillement direct, en s’appuyant sur des supports naturels.

« Les cultures nécessitent aujourd’hui de grands poteaux de bois recouverts de filets afin de recréer artificiellement son environnement naturel », détaille Jean-Luc Chautagnat.

L’ambition de Sindora était précisément de replacer le poivre dans son milieu originel. « Lorsque la KPPA a rédigé son cahier des charges, elle n’avait pas imaginé qu’une ferme puisse proposer une démarche de ce type. »

@programme d'étude

Le climat, nouvelle frontière de la résilience

Pourtant, cette expérimentation apparaît comme une réponse pragmatique aux bouleversements climatiques auxquels le Cambodge est confronté.

En 2024, une sécheresse d’une ampleur exceptionnelle a détruit près de la moitié des plants de poivre de la région. Si les exploitations ont pu replanter, plusieurs années seront nécessaires avant de retrouver des niveaux de production comparables.

« Les chaleurs sont plus fortes, plus directes. Elles affectent toutes les plantes, à l’exception des arbres déjà bien implantés. Entre novembre et avril, il n’est pratiquement pas tombé de pluie. Les jeunes plants ont subi d’importants dégâts. Les producteurs attendaient avec impatience les premières moussons de mai. »

Le refus de la mécanisation intensive participe également de cette logique. Il permet de maintenir de nombreux emplois et implique une présence quotidienne dans les plantations.

« À travers ces modes de culture naissent des paysages spécifiques, une géographie gustative », résume Jean-Luc Chautagnat.

Une filière qui dépasse le poivre

Au-delà du poivre, une leçon d'économie sociale et solidaire

Au-delà des observations agricoles, cette immersion a offert aux étudiants une mise en perspective concrète des principes de l’économie sociale et solidaire. Elle leur a permis d’observer comment une filière peut produire simultanément des effets économiques, sociaux, environnementaux et culturels. L'engagement de Jean-Luc Chautagnat est dédié à bâtir des modèles et des outils de coopération et à les transmettre :

« Pour moi, même si cela s’inscrit dans la continuité de mon parcours, c’est une nouvelle confirmation que les coopérations sont porteuses. Cette expérience montre qu’il est possible de construire des dynamiques collectives créatrices de valeur tout en préservant les ressources. Ce modèle est observé et pourrait être reproduit dans d’autres régions du Cambodge pour valoriser leurs propres terroirs. »

Les enjeux climatiques ajoutent cependant une pression supplémentaire sur la souveraineté alimentaire du pays. Lors de l’élaboration de son Plan national d’adaptation (PNA), le Cambodge a défendu le développement de l’agroforesterie, une meilleure gestion de l’eau et le renforcement des filières locales. Une orientation soutenue notamment par le Programme SCALA, porté conjointement par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Quel avenir pour les terroirs tropicaux ?

Reste une interrogation plus large, qui dépasse les frontières cambodgiennes.

« La culture du poivre en France pose déjà question. Avec le réchauffement climatique, certaines épices pourraient demain être produites localement. Comment les équilibres vont-ils se recomposer ? Les fermes cambodgiennes dépendent fortement des exportations. Comment pourront-elles s’adapter ? La culture du poivre survivra-t-elle aux changements climatiques ? » s'interroge Jean-Luc Chautagnat

Autant de questions qui renvoient à l’avenir des agricultures tropicales, à l’évolution des échanges mondiaux et aux responsabilités partagées entre producteurs, consommateurs et territoires.

Car derrière chaque grain de poivre se dessinent aussi des choix de société : la manière dont nous produisons, échangeons, préservons les ressources et imaginons les coopérations de demain.

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